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Défier le racisme et le problème des "alliés Blancs" : une conversation avec David Leonard

 

par Suey Park, journaliste indépendante et militante

 

   J’ai rencontré David Leonard, professeur associé à l’université de l’état de Washington dans le département de culture critique, études sur le genre et la race, à travers Twitter peu après ma critique initiale de Tim Wise. J’étais ravie de découvrir qu’il existait un autre homme blanc qui ne s’affichait pas comme anti-raciste mais travaillait auprès de gens de couleur tout en apprenant d’eux et s’inspirant de leurs actions.

Professeur Leonard acceptât gentiment de collaborer avec moi sur cet article lorsque je commençais en tant que Freelance et fut généreux dans son enseignement. J’étais surtout touchée par le geste de Leonard de faire connaître l’affaire Marissa Alexander qui fut ignorée tant par les féministes blanches que par les soi-disant « anti-racistes ».

 

   SP : Comme vous le savez, le concept de Blanc anti-raciste ou allié blanc a été remis en cause. Pourquoi, à votre avis ? Ces mots sont-ils des oxymores ? Quel terme serait plus approprié ?

 

   DL : Je n’aime aucun de ces mots pour différentes raisons. (je suis redevable à @prisonculture et Mia McKenzie pour leur façon intéressante et stimulante d’aborder la question des alliés, @FeministGriote a aussi fourni une explication importante).

Avant toute chose, ils présupposent que les luttes contre l’injustice sont la responsabilité de quelqu’un d’autre – de ceux qui sont soumis à la violence du racisme, du sexisme et de l’homophobie—et que les « alliés » aident ou joignent leurs forces avec ceux qui sont au front. L’idée d’alliés blancs réinscrit l’idée que les Blancs ont le choix entre lutter contre le racisme et lutter contre la suprématie blanche. Bien que cela soit vrai, cela transforme toute agitation en un choix digne d’être célébré. En même temps, cela détourne les luttes contre la violence et l'injustice raciales vers un débat autour de « ce que sont les gens » au lieu de ce que font les gens pour s’opposer à la suprématie blanche.

Deuxièmement, le simple fait qu’il n’y ait pas de discussion sur les anti-racistes black, latino, indigènes ou asiatiques, du moins avec ce même écho public, reflète cette idée : les luttes anti-racistes sont considérées comme naturelles au sein des communautés de couleur. Cela matérialise cette logique et efface les risques et les sacrifices nécessaires pour combattre le racisme.

L’idée d’alliés renforce cette dialectique selon laquelle les Blancs font quelque chose de différent, de spécial et nécessaire, élargissant le champ privilégié de l’action blanche.

Troisièmement, j’ai également un problème avec la catégorisation des Blancs avec ces termes exceptionnels. Blanc, cependant anti-raciste –ce sont là les idées émanant de la labellisation. Comme si participer à la lutte ou la prise de conscience chassait la blancheur, le privilège et la position [sociale] dans la hiérarchie suprémaciste blanche. Aucun cumul de travail n’élimine ma blancheur, ma masculinité, mon statut social ou mon hétérosexualité ; aucun cumul d’activisme n’efface le pouvoir et le privilège généré à cause de la suprématie blanche.

Quatrièmement, l’ensemble du concept d’allié blanc ou de Blanc anti-raciste œuvre contre deux valeurs fondamentales pour moi : la responsabilité (je vous renvoie au travail de Jlove Calderon) et le travail. Les labels renvoient à des identités fixes, contrairement au travail. Les labels parlent de différenciation par rapport aux autres et tendent à exonérer les gens de leurs responsabilités – «  Je suis un allié, ne me remettez pas en cause ». La notion d’allié supplante celle de responsabilité. En nous engageant dans la politique, la justice et des œuvres qui défient la suprématie blanche, nous, les Blancs, devons être prêts à rendre des comptes aux mouvements de lutte pour la justice, aux communautés de couleur, aux organisations qui prennent les risques. Et nous devons veiller à faire notre travail. A chaque fois que j’entends quelqu’un revendiquer son statut d’allié à la suite d’une action ou d’une publication, je me demande comment on pourrait lui retirer ce titre. Nous nous attachons à prouver notre exceptionnalité au lieu d’assumer nos responsabilités.

En nous concentrant sur l’apparence et l’être plutôt que sur l’écoute et l’action, nous ne faisons pas avancer le combat. Il ne s’agit donc pas de choisir le mot juste mais de se mettre au service de la justice raciale.

Enfin, l’attention portée aux alliés individuels est propice à l’identification et l’imagination de la blancheur en tant que corps individualisé. Le concept d’alliés blancs renforce l'idée d'une communauté blanche diverse, en opposition aux personnes de couleur toutes identiques, et elle présuppose également que les blancs peuvent s’engager dans ce travail en tant qu’individus,  combattants solitaires de la liberté et non en tant que membres de communautés.

 

   J’entends souvent que « les personnes de couleur ne devraient pas éduquer les blancs » et en même temps que « les blancs devraient s’inspirer des personnes de couleur ». Est-ce une contradiction ?

 

   Je ne le pense pas. Le rejet de l'attente d'éducation des Blancs par les personnes de couleur  émane du refus de la centralisation du désir et du besoin du Blanc. La présomption ici est que les Blancs ont besoin/veulent être éduqués à propos du racisme, de l’inégalité ou des différences et que ce désir devrait donc pousser les personnes de couleur à agir. C’est centré sur le désir blanc ; il s’agit de l’agentivité 1(ou agency) du Blanc et son expectative de voir l’Autre l’aider à mûrir, apprendre et s’améliorer.

Pour moi, c’est très différent de demander à ce que les blancs ne dominent plus, ne cooptent plus et ne contrôlent plus les mouvements, les organisations ou les communautés. Chacune de ces demandes revient à dire aux Blancs de mettre de côté leurs propres désirs, besoins et privilèges. Demander aux Blancs investis dans la justice sociale ou le travail anti-raciste de « s’inspirer des personnes de couleur » renvoie à la responsabilité et à la décentralisation des désirs et besoins blancs. Il n’est plus question de ce que veulent les Blancs mais de l’agentivité (agency), de l’action et des politiques des organisations. Il s’agit d’être redevable plutôt que de demander la reconnaissance, la propriété et le pouvoir.

 

  Certains Blancs, Tim Wise inclus, affirment que le racisme doit être combattu non pas pour « aider » les personnes de couleur mais parce que tout le monde est affecté par ce dernier, y compris les Blancs. Pensez-vous que le racisme affecte les Blancs ?

 

   Bien que je comprenne l’importance de ce travail – et en tant qu’éducateur moi-même, je réalise l’importance d’enseigner le sujet du racisme, la suprématie blanche, le privilège blanc et l’injustice dans un campus à majorité blanc—je pense que notre objectif ne peut se concentrer sur le désir ou le bonheur blanc. Savoir si cela affecte les Blancs ou pas n’est pas la bonne démarche. La centralité de la blancheur, de l’humanité blanche, son désir et son histoire sont au cœur de la suprématie blanche et donc nos conversations et actions ne doivent, ne peuvent, se concentrer sur « comment le racisme affecte » l’Amérique blanche.

Lorsque nous parlons de suprématie blanche, nous devons nous concentrer sur la violence structurelle dirigée contre les communautés de couleur – nous parlons ici de vie et de mort, de l’accès à la santé, de l’insécurité alimentaire, de l’exploitation du travail, des systèmes d’incarcération massive. La ségrégation, la violence de l’état, la guerre, la pauvreté, le racisme—la suprématie blanche opère à travers et au sein de l’injustice globale. Les Blancs ne souffrent dans aucun de ces contextes. Dans le cadre de la justice pénale, la santé, la sécurité économique, la richesse, l’éducation, les Blancs ne sont pas affectés par le racisme. En admettant l’intersectionnalité et les différents niveaux de privilèges, le racisme renforce, privilégie et protège l’Amérique. Affirmer le contraire est inexact et dérangeant.

Je pense pourtant qu’il est important de parler de racisme, de montrer comment les idéologies de la suprématie blanche mènent invariablement à l’injustice et la violence au sein de certaines communautés blanches. Par exemple, tout au long de l’histoire, les Blancs on défendu un système légal raciste qui considérait les hommes noirs comme une menace perpétuelle à la sécurité des femmes blanches. L’idée dominante du Noir violeur efface les racines de la violence sexuelle – patriarcat, culture du viol, misogynie. C’est un exemple de comment la suprématie blanche, les stéréotypes, la catégorisation blanche des races, la criminalisation des corps noirs et leur statut de bouc émissaires affecte les femmes blanches et la société tout entière. La suprématie blanche et la culture du viol entretiennent une relation dialectique. Pourtant, nous devrions nous concentrer sur la mise en cause de la violence du racisme, les conséquences permanentes et quotidiennes de la suprématie blanche.

 

   Pensez-vous qu’être un homme blanc procure davantage d’agentivité pour réaliser un travail anti-raciste auprès des gens qui ne sont peut-être pas encore prêts à entendre ce discours de la part de personnes de couleur ?

 

   Je trouve cette discussion fascinante parce que la suprématie blanche codifie le pouvoir et le privilège dans chaque aspect de la société. Pourquoi le travail anti-raciste serait-il différent ? Lorsque j’entre dans une salle de classe, je suis souvent perçu comme objectif, incarnant l’image de l’ « expert » et du « professeur ».  Lorsque je marche dans le campus, que je porte une veste à capuche ou un pull en cachemire, personne ne se sent menacé. On pense que je suis à ma place. La suprématie blanche codifie l’agentivité, le choix et la liberté. Il serait donc ridicule de nier son existence dans les espaces que j’occupe en tant qu’enseignant, écrivain, commentateur et militant.

Nous avons tous de l’agentivité. Les contraintes et limitations de ces choix ne sont qu’une pièce du puzzle. Le fait d’être célébrés ou critiqués en l’exerçant en est une autre.

J’ai un rôle : enseigner. J’ai le rôle de défier le racisme, d’éduquer ceux qui croient qu’il y a une justice égale devant la loi, ceux qui pensent que le racisme appartient au passé et qui perpétuent la culture du viol à travers des blagues et la culture des médias, qui croient que les sports sont anodins et non un lieu de pédagogie raciale.

 

   Pensez-vous qu’il est important qu’il y ait des espaces uniquement pour les personnes de couleur même si cela signifie que vous n’êtes pas autorisés à entrer ?

 

   Ce que j’en pense ne devrait pas être le problème. Par contre, quand je m’entends dire directement ou indirectement qu’un espace est dédié à organiser ou bâtir la communauté, ou à des discussions qui, de part ma situation sociale, ne « m’autorisent pas à participer » (ou que ma présence changerait la dynamique) je devrais respecter cela. Je devrais écouter et être responsable face à ces désirs. Donc oui, je pense qu’il y a des espaces où, malgré ma connaissance et ma passion, je ne devrais pas entrer.

 

   Avez-vous des conseils pour les Blancs qui essayent de s’engager dans le travail anti-raciste ?

 

   Comme dit précédemment, il est crucial de se concentrer sur l’action et le travail plutôt que s’auto-désigner « bons » Blancs. Cela nécessite des Blancs qu’ils se pensent comme Blancs et non comme alliés ou anti-racistes blancs. Il est important de penser à sa blancheur et ce qu’elle signifie dans la société contemporaine.

Il est essentiel de repousser l’envie de parler du « soi », de dépasser le « je suis un individu anti-raciste », de se voir comme faisant partie d’une communauté anti-raciste. Il est crucial d’aller au-delà du discours et d’écouter. Il est crucial d’aller au-delà du désir d’être vu, célébré et gratifié. De considérer plutôt les moyens de faciliter la justice et l’égalité sans être vu.

Les Blancs anti-racistes tombent de plusieurs façons dans le piège de voir le changement à travers le travail militant plutôt qu’en tant qu’organisateurs, enseignants et membres de communautés placées dans « l’agitation perpétuelle ». Pour ma part, je préfère me focaliser sur des consignes élaborées par @prisonculture, « contente-toi de faire le boulot. N’en parle pas, n’y « réfléchis » pas, ne pontifie pas. Agis. C’est tout. » Et quand tu bosses, assume tes responsabilités.   

 

Traduit de l'anglais par Souleyma Haddaoui.



1 Agency en anglais, se réfère à la capacité d’intervention d’un individu ou d’un groupe, en même temps qu’à la conscience que l’individu possède de cette capacité. Agence, agir, puissance, capacité d’agir, agencéité : sa traduction en français est sujet de débats. Les canadiens utilisent volontiers « agentivité ».

 Lire à ce sujet, de Jérôme Vidal :

 La question de l’agency : puissance et impuisance d’agir et de penser en des temps obscurs